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quand lA politique occulte les données agronomiques

Introduction

Le dĂ©bat public français relatif Ă  l’adaptation agricole au changement climatique s’est rĂ©cemment cristallisĂ© autour d’accusations portĂ©es par des personnalitĂ©s politiques, notamment Bruno Retailleau, imputant aux mouvements Ă©cologistes une responsabilitĂ© dans l’incapacitĂ© du secteur agricole Ă  anticiper canicules et incendies. Cette rhĂ©torique, qui oppose frontalement les tenants d’une agriculture intensive fondĂ©e sur l’irrigation massive (mĂ©ga-bassines) aux partisans de l’agroĂ©cologie et de l’agriculture paysanne, mĂ©rite un examen rigoureux Ă  l’aune des donnĂ©es agronomiques disponibles et de l’historique du mouvement Ă©cologiste agricole français. Cet article se propose de dĂ©construire les Ă©lĂ©ments de langage polĂ©miques en les confrontant Ă  la littĂ©rature scientifique, aux travaux fondateurs de l’agronomie critique — de RenĂ© Dumont Ă  Jacques Caplat — et aux rapports institutionnels sur la gestion hydrique. L’enjeu dĂ©passe la simple controverse politique : il touche Ă  la dĂ©finition mĂªme de la rĂ©silience systĂ©mique face au dĂ©règlement climatique.

 

Les mensonges de Rotailleau pour faire croire à sa vérité

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Les accusations portĂ©es aux Ă©cologistes face aux donnĂ©es scientifiques de l’agronomie

L’argumentaire consistant Ă  imputer aux Ă©cologistes une responsabilitĂ© dans la vulnĂ©rabilitĂ© agricole face aux canicules et incendies repose sur une inversion causale que les donnĂ©es agronomiques contredisent structurellement. Les rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’Ă©volution du climat) Ă©tablissent sans ambiguĂ¯tĂ© que l’intensification des vagues de chaleur et la multiplication des feux de forĂªt rĂ©sultent de l’accumulation de gaz Ă  effet de serre, phĂ©nomène largement corrĂ©lĂ© Ă  l’expansion du modèle agroindustriel intensif — mĂ©canisation lourde, intrants azotĂ©s de synthèse, dĂ©forestation liĂ©e Ă  la monoculture d’exportation (GIEC, AR6, 2021).

L’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) documente depuis plusieurs dĂ©cennies que les monocultures intensives, loin de constituer un facteur de rĂ©silience, aggravent la vulnĂ©rabilitĂ© des sols Ă  la sĂ©cheresse en rĂ©duisant leur capacitĂ© de rĂ©tention hydrique et leur teneur en matière organique (INRAE, Dossier SĂ©cheresse et agriculture). Ă€ l’inverse, les pratiques agroĂ©cologiques — associations culturales, couverture vĂ©gĂ©tale permanente, agroforesterie — amĂ©liorent mesurablement l’infiltration de l’eau et la rĂ©sistance des agroĂ©cosystèmes aux stress hydriques, comme le dĂ©montrent les travaux de synthèse de Miguel Altieri sur l’agroĂ©cologie appliquĂ©e (Altieri, Agroecology: The Science of Sustainable Agriculture, 1995).

L’accusation portĂ©e aux Ă©cologistes d’avoir « empĂªchĂ© » l’adaptation climatique occulte ainsi un fait documentĂ© : ce sont les choix technopolitiques de la Politique agricole commune (PAC), orientĂ©s depuis les annĂ©es 1960 vers la spĂ©cialisation rĂ©gionale et l’intensification productiviste, qui ont structurellement fragilisĂ© la rĂ©silience des systèmes agricoles français (Cour des comptes, La politique agricole commune, 2019).

GĂ©nĂ©alogie de l’Ă©cologie politique agricole : de RenĂ© Dumont aux agronomes contemporains

La critique du modèle productiviste ne constitue pas une posture idĂ©ologique rĂ©cente mais s’inscrit dans une tradition agronomique documentĂ©e depuis plus de cinquante ans. RenĂ© Dumont, agronome et premier candidat Ă©cologiste Ă  une Ă©lection prĂ©sidentielle française en 1974, alertait dĂ©jĂ  dans son ouvrage L’Utopie ou la Mort (1973) sur l’Ă©puisement des ressources naturelles et l’impasse d’un modèle agricole fondĂ© sur la consommation Ă©nergĂ©tique croissante (RenĂ© Dumont, WikipĂ©dia). Sa campagne prĂ©sidentielle, marquĂ©e par le geste symbolique de boire un verre d’eau du robinet en public pour alerter sur la rarĂ©faction de la ressource, prĂ©figure les controverses contemporaines sur la gestion hydrique agricole.

Cette filiation critique se prolonge avec Vandana Shiva, physicienne et militante indienne, dont les travaux sur la RĂ©volution verte documentent les effets dĂ©lĂ©tères de l’intensification agrochimique sur la biodiversitĂ© et la souverainetĂ© semencière des paysans du Sud global (Vandana Shiva, Earth Democracy, 2005). Sa fondation Navdanya promeut depuis 1987 la conservation in situ des semences paysannes comme rempart face Ă  l’uniformisation gĂ©nĂ©tique imposĂ©e par l’agroindustrie semencière.

En France, Marc Dufumier, agronome et professeur Ă©mĂ©rite Ă  AgroParisTech, a systĂ©matisĂ© la critique scientifique du modèle intensif Ă  travers ses travaux d’agriculture comparĂ©e, dĂ©montrant que les systèmes agroĂ©cologiques diversifiĂ©s prĂ©sentent, Ă  surface Ă©quivalente, une productivitĂ© calorique par hectare supĂ©rieure aux monocultures dans de nombreux contextes pĂ©doclimatiques (Marc Dufumier, 50 idĂ©es reçues sur l’agriculture et l’alimentation, 2019). Jacques Caplat, agronome et essayiste, a pour sa part formalisĂ© les fondements thĂ©oriques de l’agroĂ©cologie comme Ă©thique systĂ©mique dans L’AgroĂ©cologie, une Ă©thique de vie (2015), en insistant sur la nĂ©cessaire rĂ©intĂ©gration des cycles biogĂ©ochimiques — azote, carbone, eau — au sein des exploitations (Jacques Caplat, Ă©ditions Actes Sud [blocked]

Méga-bassines et modèle intensif : les contradictions structurelles de la gestion hydrique

La controverse relative aux mĂ©ga-bassines, rĂ©serves de substitution destinĂ©es au stockage hivernal d’eau pour l’irrigation estivale, cristallise l’opposition entre les deux modèles agricoles. Le projet emblĂ©matique de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), thĂ©Ă¢tre de mobilisations massives en 2022 et 2023, illustre les tensions entre logique d’accaparement de la ressource et principe de sobriĂ©tĂ© hydrique (Le Monde, Sainte-Soline : ce que l’on sait des mĂ©gabassines, 2023).

Sur le plan hydrogĂ©ologique, le Bureau de recherches gĂ©ologiques et minières (BRGM) souligne que le prĂ©lèvement hivernal dans les nappes phrĂ©atiques, bien que thĂ©oriquement compensĂ© par la recharge automnale, demeure soumis Ă  une incertitude croissante liĂ©e Ă  la modification des rĂ©gimes de prĂ©cipitation induite par le changement climatique (BRGM, Ressources en eau souterraine, 2022). La Cour des comptes, dans son rapport de 2023 sur la gestion quantitative de l’eau en agriculture, relève par ailleurs que les mĂ©ga-bassines bĂ©nĂ©ficient prioritairement Ă  un nombre restreint d’exploitations orientĂ©es vers la monoculture de maĂ¯s semencier, cultures Ă  forte valeur ajoutĂ©e mais structurellement hydrophages (Cour des comptes, La gestion quantitative de l’eau en agriculture, 2023).

Face Ă  ce modèle, la ConfĂ©dĂ©ration paysanne, syndicat agricole fondĂ© en 1987 et reprĂ©sentant la troisième force syndicale agricole française, promeut une approche fondĂ©e sur la diversification culturale, la rĂ©duction des surfaces irriguĂ©es et la relocalisation des filières comme rĂ©ponses structurelles Ă  la rarĂ©faction hydrique (ConfĂ©dĂ©ration paysanne, Positions sur l’eau agricole). Cette approche s’appuie sur le concept de rĂ©silience systĂ©mique, initialement thĂ©orisĂ© par l’Ă©cologue Crawford Holling en 1973, appliquĂ© aux agroĂ©cosystèmes pour dĂ©signer leur capacitĂ© Ă  absorber les perturbations sans basculement vers un Ă©tat dĂ©gradĂ© irrĂ©versible (Holling, Resilience and Stability of Ecological Systems, 1973).

La contradiction structurelle rĂ©side ainsi dans le fait que le modèle des mĂ©ga-bassines perpĂ©tue une logique d’adaptation technique de court terme — sĂ©curiser l’irrigation de cultures inadaptĂ©es au climat mĂ©diterranĂ©en Ă©mergent — plutĂ´t qu’une transformation systĂ©mique des assolements vers des espèces moins hydrophages, conformĂ©ment aux prĂ©conisations agronomiques de l’INRAE sur les variĂ©tĂ©s rĂ©silientes Ă  la sĂ©cheresse (INRAE, VariĂ©tĂ©s et adaptation au changement climatique).

Conclusion

L’analyse croisĂ©e des accusations politiques portĂ©es aux Ă©cologistes et des donnĂ©es agronomiques disponibles rĂ©vèle une inversion argumentative : les mouvements d’agroĂ©cologie, loin de constituer un frein Ă  l’adaptation climatique, en documentent depuis cinquante ans les impasses structurelles du modèle productiviste. La controverse des mĂ©ga-bassines illustre paradigmatiquement cette tension entre logique d’ingĂ©nierie hydraulique palliative et transformation agroĂ©cologique systĂ©mique. Face au chaos climatique annoncĂ©, la gouvernance de l’eau agricole ne saurait se rĂ©duire Ă  un arbitrage technique de stockage : elle engage un choix de modèle socio-Ă©conomique, entre concentration des ressources au bĂ©nĂ©fice d’une agriculture d’exportation intensive et redistribution Ă©quitable au service d’une agriculture paysanne diversifiĂ©e et rĂ©siliente.


Sources et références documentaires

     

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